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Tribune libre : Lettre ouverte à un confrère au sujet du complexe de Iolanta ou de l’utilité pour tous des stages en agence

Un confrère (trop ?) éloigné du monde de l’enseignement m’a récemment apostrophé : « Vos étudiants, ils ne savent même pas ce qu’est un règlement d’urbanisme, ils ne connaissent rien de la sécurité incendie, ils ignorent les prescriptions relatives à l’accessibilité, et je ne te parle pas de la RT 2012, des DTU… Bref, ils sont souvent bien gentils, mais viennent d’un autre monde et sont vraiment incapables de faire un projet en agence ! ».

« Bien gentils », c’est déjà ça … « Incapables », je ne le crois pas … Voici donc ma réponse sous forme de lettre ouverte.

Cher confrère,

je pense qu’il est trop sommaire d’opposer un monde réel (agence) et un mon virtuel (l’école), même si je conçois qu’un étudiant puisse avoir une forme de choc en arrivant dans une agence (notamment au moment du stage qu’il fait en cycle licence dit généralement « de première pratique », dont l’objet est précisément de découvrir l’architecture en milieu professionnel). Mais après ce constat, interrogeons-nous avec distance.

Comme toi, beaucoup de confrères architectes dénoncent une impréparation rédhibitoire des étudiants et des jeunes diplômés (ce qui est plus grave) aux réalités de l’exercice. Déjà, étudiants et enseignants sont aussi dans le monde réel, même si on n’enseigne pas forcément à l’école de nombreuses questions techniques réglementaires qui sont des réalités d’agence[1]. L’objet de nos enseignements est le développement d’une capacité à faire du projet à partir de conditions spécifiques, nombreuses et parfois contradictoires. Dans un autre milieu que celui de l’école et en  particulier l’agence, les conditions du projet changent de celles auxquelles nous confrontons les étudiants. D’ailleurs, ces conditions peuvent changer entre les écoles ou même entre les enseignements d’une même école, au même titre que les conditions professionnelles et réglementaires du projet changent selon les époques, selon les marchés, selon les régions ou selon les pays, etc.

Parfois serinés par ces paroles quasi poujadistes déversées en agence, nos étudiants reviennent trop souvent de stage victimes d’un complexe de Iloanta[2] qui les paralyse et parfois les démobilise.

La princesse Iolanta est née aveugle au grand désespoir de son père le roi René et vit recluse dans un monde virtuel. En effet, pour ce qu’il pense être son bien, le roi a enjoint l’entourage de la princesse de lui cacher son état, en lui laissant croire que pour elle comme pour tous, les yeux ne servent qu’à pleurer…

Le chevalier de Vaudémont, épris par la beauté de la princesse face à laquelle le destin l’a conduit, lui révèle la vérité … Le roi René n’a alors d’autre issue que de laisser œuvrer le mage Ibn-Hakia appelé en consultation pour qui Iolanta peut retrouver la vue que si elle le désire ardemment. Pourtant peu convaincue de la beauté à percevoir la lumière mais désireuse de sauver son amoureux de la mort promise par son père, Iolanta retrouve la vue par magie, dans une sorte de happy-end.

Les enseignants des écoles d’architecture ne sont pas plus des rois René que les professionnels sont des chevaliers de Vaudémont ou des mages : il n’y a rien que l’on sait et que l’on cache à nos ‘étudiants-iolanta’ et personne d’un monde factice de dedans ne cherche à soustraire quiconque de la réalité d’un monde de dehors.

Nos enseignements de projet visent à former des jeunes architectes capables d’embrasser et de croiser des champs de questionnements vastes et variés[3]. S’ils sont bien accompagnés en agence – déjà pendant leurs stages[4] – ils sauront mettre cette capacité au profit du développement du projet dans le milieu professionnel, donc au profit des habitants, des usagers, des citoyens, des générations futures et même… de leur patron.

Dénigrer l’enseignement sous prétexte qu’il ne serait pas concret donc pas opérant me semble trop souvent être une façon pour beaucoup de confrères architectes de se défausser à peu de frais. Ce sont souvent ceux là qui se réfugient derrière une réglementation prétendument castratrice, alors qu’ils ont seulement renoncé à considérer l’architecture comme un art de la contrainte ou un sport de combat, ce sur quoi ont écris et devisés quelques philosophes – architectes ou non – et que nous ne manquons pas d’enseigner dans les écoles.

Bien confraternellement,

Nicolas Depoutot, architecte, maître assistant Ensa Strasbourg


[1] Sans y être directement enseignées, ces réalités ne sont pas pour autant occultées à l’école.

[2] Iolanta est l’héroïne du dernier opéra composé par Tchaïkovski.

[3] Et il convient de rappeler ici ce que Philippe Boudon a pu dire ailleurs : « le projet à l’école est destiné à construire un étudiant futur architecte et non un édifice ».

[4] A l’issue de ce stage, l’étudiant aura passé plus d’heures dans ton agence que face à n’importe lequel des enseignants qui l’ont suivi lors d’un projet semestriel. Les stages font partie des enseignements et peu d’agences assument leur rôle pédagogique.

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3 commentaires pour “Tribune libre : Lettre ouverte à un confrère au sujet du complexe de Iolanta ou de l’utilité pour tous des stages en agence”

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